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  ∨ Vie de l'Église Protestantisme

Faut-il réhabiliter Luther ?

Les 500 ans de la Réforme en 2017 suscitent un regain d’intérêt pour Luther. L’œcuménisme favorise une meilleure connaissance entre chrétiens ; mais jusqu’où peut aller la conciliation ? Aujourd’hui, il est possible d’avoir un regard catholique positif sur Luther, ce qui n’exclut pas la critique.
  • 1. 

    Luther n’a pas inventé l’idée de réforme. Au Moyen Âge, la vie de l’Église est traversée par des mouvements de réforme, et au XVe siècle, après la terrible crise du Grand Schisme, de nombreux responsables ecclésiastiques ressentent l’urgent besoin d’une réforme, en particulier d’une redéfinition de l’autorité dans l’Église. Qui est la dernière instance : le concile ou le pape ? La question est importante, car la réponse que l’on y apporte permettrait de mieux savoir à qui incombe le devoir de réformer et de renouveler l’Église. Les divisions dont a souffert la papauté aux XIVe et XVe siècles l’ont déconsidérée, si bien que le conciliarisme, doctrine selon laquelle le concile œcuménique détient l’autorité suprême dans l’Église, rencontre un certain succès parmi les théologiens et les canonistes. Dès lors, l’idée qu’il appartient au concile de prendre en main la nécessaire réforme de l’Église est relativement répandue dans les esprits.

  • 2. 

    Né en 1483 dans une famille d’origine paysanne en voie d’élévation sociale, Martin Luther s’engage d’abord dans des études juridiques avant de se décider brusquement à entrer dans la vie religieuse, au couvent des ermites augustins d’Erfurt, en Thuringe. Ordonné prêtre probablement en 1507, Luther est un religieux consciencieux jusqu’au scrupule. Il veut vivre de la grâce de Dieu, mais le sentiment de son indignité, de son incapacité à mériter cette grâce le tourmente. À la demande de ses supérieurs, il perfectionne sa connaissance des Saintes Écritures, obtient le doctorat en théologie en 1512 et commence à enseigner à l’université de Wittenberg. Il étudie en particulier l’épître de saint Paul aux Romains, qui le libère de son angoisse du salut : il y découvre que la justice de Dieu s’exerce non pas en condamnant l’homme pécheur, mais au contraire en se communiquant à lui pour le rendre juste, le justifier, par le moyen de la foi en Jésus-Christ, Fils de Dieu mort et ressuscité. Cette « justification par la foi », indépendante de tout mérite personnel chez le croyant, est le fondement de l’expérience spirituelle et de l’enseignement ultérieur de Martin Luther.

  • 3. 

    La campagne financière peu édifiante menée en Allemagne autour des indulgences fournit à Luther, de manière tout à fait imprévue, l’occasion de partager largement les fruits de son travail exégétique et surtout de son expérience spirituelle. Luther n’est pas seulement un théologien de métier ni un chercheur de Dieu solitaire : il est aussi un prêtre qui, comme tel, accueille les pénitents au confessionnal et souffre de voir les fidèles ignorer ce qu’il considère comme la vérité du salut et de la vie nouvelle offerte par Jésus-Christ. Que l’autorité ecclésiastique promette aux chrétiens la remise de toutes les peines dues pour la réparation des conséquences des péchés en échange d’un peu d’argent qui servira à financer la reconstruction de Saint-Pierre de Rome, n’est-ce pas un trafic indigne ? Une vive polémique éclate à partir de la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Luther sur la vertu des indulgences, le 31 octobre 1517.

  • 4. 

    D’abord préoccupé par la question du salut et de sa gratuité absolue, fondée sur la seule miséricorde divine, Luther aborde de plus en plus dans ses écrits la question ecclésiologique : quelle est l’autorité de l’Église, et qui a l’autorité dans l’Église ? La confrontation avec la papauté est inévitable, elle devient rapidement violente. Dans un premier temps, Luther affirme ne pas vouloir s’en prendre au pape, mais progressivement, il en arrive à la conclusion que Rome est la nouvelle Babylone, et le pape l’incarnation de l’Antéchrist. L’année 1520 est à la fois une année de grande fécondité théologique et littéraire pour Luther, et une année de rupture sans retour, avec la publication de la bulle d’excommunication Exsurge Domine, qui laisse à Luther un délai pour se rétracter – ce qu’il refuse de faire. Désormais, il ne voit plus dans l’Église romaine l’Église du Christ : si l’on veut être fidèle à l’Évangile de Jésus-Christ tel que Luther pense l’avoir redécouvert, il faut quitter cette prétendue Église irrémédiablement corrompue par les hommes.

  • 5. 

    Logiquement, une nouvelle Église évangélique se met progressivement en place dans les territoires gagnés aux idées luthériennes. Celles-ci rencontrent en effet un succès rapide dans de nombreuses régions d’Allemagne. Aussi à l’aise en latin qu’en allemand, Luther s’adresse aux théologiens comme aux élites civiles et à la population alphabétisée. Dans ses écrits, fort bien diffusés par un réseau d’imprimeurs et de libraires, il prêche un christianisme qui semble à la fois nouveau et ancien, séduisant et exigeant, dramatique et joyeux, dans un style qui fait de lui l’un des fondateurs de la langue allemande moderne. La nouvelle Église se dote d’une nouvelle liturgie, de nouvelles structures hiérarchiques liées aux pouvoirs civils ; elle se débarrasse des monastères et des couvents et se dote d’un nouvel outil pastoral pour l’instruction des enfants et des adultes : le catéchisme.

  • 6. 

    Le dialogue œcuménique encourage les catholiques à chercher et à valoriser les éléments positifs présents dans les traditions chrétiennes autres que la leur. Certes, il ne fait pas de doute que pour bien des catholiques, le nom de Luther demeure associé à la rupture probablement la plus grave de l’unité chrétienne. Néanmoins, cet héritage douloureux ne doit pas empêcher l’effort de compréhension et de bienveillance, au nom même de l’Évangile du Christ et de l’exigence de réconciliation. Au cœur de l’expérience et de l’enseignement de Luther se trouve la doctrine de la justification par la foi. L’expression est technique et peut sembler abstraite, mais elle exprime une vérité spirituelle capitale que l’on peut reformuler ainsi : être chrétien, c’est se savoir aimé sans condition par Dieu, venu à la rencontre de l’homme en Jésus-Christ ; rien, ni nos péchés ni la mort, ne pourra nous séparer de cet amour gratuit et immérité ; et sans cet amour, nous ne pouvons rien faire. Même si cette vérité n’est pas la propriété exclusive du luthéranisme, il faut reconnaître qu’il revient à Luther d’avoir rappelé cela avec une énergie incomparable – au prix, certes, de nombreux excès verbaux et doctrinaux qui ont engendré une séparation profondément nuisible à la crédibilité de l’Évangile jusqu’à nos jours. L’histoire peut nous aider à comprendre de manière apaisée les motifs de cette rupture bientôt cinq fois centenaire ; elle doit aussi nous aider à réfléchir sur la pertinence de cette séparation aujourd’hui et sur les moyens d’y remédier, alors même que la dialogue œcuménique, s’il a permis aux catholiques et aux luthériens de se rapprocher significativement sur certaines questions, ne les a pas empêchés de diverger de manière très sensible sur d’autres problèmes.

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commentaires

postés

Margaret 06/06/2018 19:43

Luther n'a pas inventé le catéchisme à proprement parler. Comme en tant que prêtre enseignant il utilisait la méthode -questions-réponses des premiers-temps de l'église, il a fait imprimer les siennes pour mieux verser son poison dans les esprits. Cela dit l'Eglise catholiques en était a sa 14eme édition de la Bible en AllemagneCet homme avec son "Sola fide" en était arrivé a dire que plus vous péchez plus vous avez la foi, plus vous êtes certains d’être sauvés Faut-il ne pas penser aux fins dernières pour défendre ce batracien (Bravo pour la photo d'introduction il nous attendrirait presque) Luther a beaucoup haï Érasme car ce dernier tout en soulignant les abus de certains opportunistes au sein de l'Eglise (rien n'est nouveau sous le soleil) n'a jamais voulu quitter l'Eglise. Donc Luther aurait très bien pu reprendre le Pape sans déchirer la Tunique du Christ. Il est regrettable -et lassant- de lire que l'Eglise catholique a "imité" Luther en rédigeant elle aussi un catéchisme. Selon cette manie nouvelle de penser que nous lui devrions quelle que chose que ce soit. Devant la toxicité des erreurs de Luther, l'Eglise suite au Concile de Trente avec entre autre Saint Robert Bellarmin a publié le Catéchisme catholique qui d'oral est devenu livresque. En effet Les mots Didaskalia, didache sont utilisés par l'église naissante. Le catéchisme est une sorte de "manuel du maître". Et son enseignement sous forme de questions-réponses existe dans l'église depuis longtemps les début. On rencontre ce mot chez Saint Paul, Saint Luc via la Vulgate. Luther prêtre n'aimait pas prier et son collègue de couvent a dit de lui qu'il "portait son voeu de chasteté comme un seau d'eau a bout de bras"!!! Nous savons que le Pape Francois s'est déplacé pour les 500 ans de la Révolution protestante. Cela n'ajoute pas un gramme de vérité dans ce mélange hétéroclites d'assertions personnelles qu'est le protestantisme. Aucun des protestantisme ne conduit au ciel, car refusant la très Sainte Mère de Dieu, ils refusent "tout" Car le Christ est Dieu-Homme. Ils se coupent ainsi de la Grace car Dieu et sa Grace ne font qu'UN et elle est la Mère de la (divine) Grace. Luther voulait détruire la Papauté pas la réformer, il voulait détruire la messe, détruire les sacrements, détruire le mariage, détruire l'ordre, et surtout surtout l'EUCHARISTIE, dont il disait qu'en le détruisant on détruirait la Papauté. Et il faut réhabiliter ça? Il est vrai que nous avançons vers l’apostasie, mais faut-il y prendre part? Trouvez à lire les Propos de Table de cet homme. Et aussi la France Pittoresque ou Philosophie du Christianisme sur les mensonges dont est victime l'Eglise depuis ses débuts. Si vous avez honte de moi devant les hommes, j'aurai honte de vous devant mon Père.

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Si vis pacem 06/06/2018 19:37

Je pense également que votre article est partial et trop indulgent avec Luther.On peut respecter voire dialoguer avec les Protestants mais en aucune façon réhabiliter voire louer Luther,qui a eu une vie dépravée,a eu des propos orduriers,et a fini par se suicider.

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Soullier 06/06/2018 16:59

Pour Luther le Salut vient par la foi seule, ce qui est absolument contraire à l'enseignement de l'Eglise selon lequel le Salut exige certes la foi mais aussi des actes en accord avec celle-ci. Pas étonnant que le protestantisme ait supprimé le sacrement de Pénitence et de réconciliation puisqu'il considère qu'une bonne foi suffit à racheter tous les péchés !...

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Lazaez 06/06/2018 09:51

la situation en deux citations.... « Un homme vaut réellement ce qu’il vaut aux yeux de Dieu et rien de plus. » Saint François d'Assise. « A qui veut régénérer une Société en décadence, on prescrit avec raison, de la ramener à ses origines. » Léon XIII, "Rerum Novarum."

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OROU 06/06/2018 08:03

Bonjour chers frères et soeurs. Je remercie Aleteia qui nous permet à chacun de donner son point de vue. À la lecture des différentes réactions, j'ai été très stupéfait par des interventions riches et éclairées des uns et des autres. Jésus notre Seigneur, est juif et parce-que juif, il maîtrisait la culture juive. Cela l'a permis de critiquer de l'intérieur la loi et la culture juive pour laisser ce qui est bon et retrancher ce qui ne l'est pas. De l'intérieur, il a renverser les choses pour les situer à leur juste place. "vous avez appris mais moi je vous dis... ". C'est pour dire que Jésus n'a pas tout de suite créer la religion chrétienne. Et je pense que s'il n'avait pas été rejeté par les siens (juifs), s'ils avaient accepté Christ et reconnu en Lui le Messi attendu, aujourd'hui certainement on parlerait plus de juifs mais tous on serait de christ. Puisqu'il ne l'ont pas reconnu, il était normal que c'est disciples continuent l'oeuvre et la mission qu'il leur a confié en se séparant du judaïsme. Pour Luther, ce n'est pas le cas. Il connaissait bien la religion catholique, et sait que le pape est successeur de Pierre, il pouvait la critiquer de l'intérieur, accepter les persécutions (comme beaucoup l'on fait), rester humble toujours en étant catholique et proposer ses réformes, (Pierre et Paul n'avait pas le même avis sur certains points ou pratiques mais ils ont gardé l'unité. Paul a dénoncé ce que Pierre a fait qui n'etait pas bon mais aussi il reconnaissait l'autorité de Pierre, puisque pour trancher sur une question Paul lui-même va monter à Jérusalem). C'est pour dire que Luther même si on reconnaît le bien fondé de certains points, il n'en demeure pas moins qu'il aurait dû les défendre au sein et dans l'Eglise. Aujourd'hui, on aurait moins de désordre et désastres qu'on a. On doit mettre ensemble nos dons et charismes pour l'oeuvre de Dieu, réformer de l'intérieur s'il y a lieu. Critiquer toujours au nom de l'amour et de la foi avec humilité. Ceci dit, ouvrons davantage pour l'oecumenisme et oublions affaire de réhabilitation. Union de prière, les uns pour les autres. OROU Raymond

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bubbleRight aleteia Père David Gilbert
La réponse de Père David Gilbert
Prêtre de la communauté Saint-Martin
Ancien élève de l'École normale supérieure (Ulm), agrégé d'histoire, docteur en théologie (Institut catholique de Paris) et en histoire moderne et contemporaine (Paris IV Sorbonne)
Professeur d'histoire de l'Église à l'École supérieure de philosophie et de théologie de la communauté Saint-Martin à Évron (Mayenne). Chargé d'enseignement à la faculté de théologie de l'Institut catholique de Paris
En paroisse à Notre Dame des Blancs Manteaux (Paris IVe)

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